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Cyril Delacour · PHOTOGRAPHE

Chemin de vie
  1. Qui suis-je
  2. Le photographe
  3. Le bonheur d'être simplement là
  4. Anarchiste chrétien
  5. L'injustice
  6. Un militantisme de l'écrit
  7. L'argent, la dette, le don
  8. Pèlerinages
  9. Spiritualité

Spiritualité

Sommaire

Contempler, observer

Ce qui le met en mouvement, c'est le désir de comprendre la nature humaine. Ce désir naît d'un sentiment d'incompréhension qui, face aux normes, a fait de lui un anticonformiste. Cette nature, il la cherche à la fois dans la contemplation et dans l'introspection : se tenir là, attentif, et regarder ces deux réalités qui sont l'extériorité et l'intériorité.

La photographie lui sert d'instrument, presque au sens scientifique : un microscope ou un télescope pour observer cette nature. Mais c'est aussi une expérience sociale : on n'observe pas l'humain derrière une vitre, il faut aller vers lui. Or l'observation change l'observé : « dès que je me sens regardé par l'objectif, tout change : je me constitue en train de “poser” », écrit Roland Barthes (La Chambre claire, 1980). Et la manière de regarder compte : c'est l'effet Pygmalion1. D'où sa manière : mettre le modèle en confiance et saisir l'instant où il se livre sans masque. L'instrument vise avec le cœur. « Le bonheur d'être simplement là » dit l'essentiel : être présent, disponible, attentif. Simone Weil a donné à cette attitude son sens spirituel : « L'attention, à son plus haut degré, est la même chose que la prière » (La Pesanteur et la grâce).

S'en remettre à la Providence

Sur le chemin, il fait une expérience répétée : il donne à l'un, et c'est un autre qui lui rend. Il l'écrivait en 2016 : « il arrive souvent que ce ne soit pas celui à qui on a donné qui nous donne en retour, pour prendre conscience qu'ainsi va la vie, la vraie ! » C'est ce qui lui permet de s'en remettre à la Providence et de garder la foi : si le retour ne se calcule pas, il ne dépend pas de lui, mais constate qu'il obtient juste le nécessaire. Qu'il serait bon que la sagesse règne partout en de justes partages !

L'Évangile le dit : « Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement » (Matthieu 10, 8) ; « Donnez, et l'on vous donnera : c'est une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante » (Luc 6, 38), sans dire qui donnera2. Benjamin Franklin en a fait, en 1784, une règle profane : prêter à un homme dans la gêne en lui demandant de rendre non à lui, mais au suivant3. Cyril, lui, y voit la main de la Providence.

L'ermite et le prophète : Montan et le montanisme

Deux personnages portent le même nom latin, Montanus :

Les historiens ne documentent pas de lien entre les deux hommes. Mais à Saint-Montan, Cyril et plusieurs habitants y voient davantage qu'une homonymie : un chaînon manquant entre le paganisme celte et le christianisme du royaume franc. L'hypothèse n'est pas sans appui : dès 177, les Églises de Lyon et de Vienne, toutes proches, débattaient de la « Nouvelle Prophétie »8 ; et au Ve siècle, le Vivarais relevait de rois burgondes puis wisigoths de confession arienne, avant que le baptême de Clovis ne fasse basculer la Gaule. Le rapprochement est surtout spirituel : l'Esprit se pose sur les humbles, sans intermédiaire. Cyril y lit une forme d'anarchisme chrétien avant la lettre, et dans son village un lieu de pèlerinage oublié.

Retrait et engagement, humilité et humour

Sa vie alterne entre la figure de l'ermite et celle du prophète : d'un côté la marche, l'apiculture, la vie sans argent, l'enracinement à Saint-Montan ; de l'autre la parole publique. C'est un mouvement connu de la tradition biblique : se retirer au désert, puis revenir parler. L'autodérision (« pas assez jardinier ») est chez lui une forme d'humilité, un mot qui vient d'humus, la terre.

L'humilité et l'autodérision sont ses « médecines de l'âme ». Il écrivait sur les forums de Libération : « Humilité, caresse mon visage de ton sourire. » Car il se sait exposé à l'orgueil du prophète, celui qui croit déchirer seul le voile de l'obscurantisme. Son engagement, il le vit pourtant comme une force impérieuse, qui l'a poussé à prendre des risques dont il avait conscience, menaces comprises. Suivre le Christ, pour lui, c'est se reconnaître en lui9, jusque dans la prière de Gethsémani : « Père, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe ; cependant, que soit faite non pas ma volonté, mais la tienne » (Luc 22, 42).

Entre la volonté du Christ et son propre orgueil, le doute reste un abîme, et il lui fait peur. Cette peur, il l'a connue une première fois à Megève, lors de sa deuxième saison de prise de vue, l'hiver 1994-1995 ; il avait à peine vingt ans : un enfant, le regard dans le vague, lui a dit « Le Seigneur est Roi ». La phrase a semé en lui la graine de sa foi, et, avec la crainte qui l'accompagnait, celle d'un choix : s'en remettre à Dieu plutôt que rechercher un pouvoir spirituel personnel. Elle a germé en silence dix-sept ans : en 2012, le cœur rayonnant de la croix de son village la fait éclore, et aux Saintes-Maries il grave sur les galets qu'il donne le symbole qui la dit.

L'Esprit de vérité

Il ne croit pas que la vérité s'arrête aux frontières d'une religion : pour lui, l'Esprit de vérité existait avant les chrétiens, et il soufflera encore dans d'autres traditions. Jésus le promet à ses disciples : « Quand il viendra, lui, l'Esprit de vérité, il vous conduira dans la vérité tout entière » (Jean 16, 13). Et quand ceux-ci empêchent un homme qui n'est pas des leurs d'agir en son nom, il les reprend : « Ne l'en empêchez pas […] ; celui qui n'est pas contre nous est pour nous » (Marc 9, 39-40).

D'où son ouverture aux enseignements venus d'ailleurs : la leçon du Bouddha au moine Sona, les accords toltèques de Miguel Ruiz, la parole du chamane yanomami Davi Kopenawa sur le « peuple de la marchandise », la pauvreté provocante de Diogène. Il les reçoit sans chercher à les annexer, sans tirer les autres de leur élément. Il lui est arrivé de prier en chrétien à la mosquée de Bourg-Saint-Andéol : loin de l'éloigner de la chrétienté, l'expérience y a affirmé son enracinement, plus que culturel : physique, et tout « naturel ». Sa foi n'est pas intellectuelle, elle est viscérale : la crainte éprouvée quand l'enfant de Megève lui dit « Le Seigneur est Roi », le coup de cœur devant le Sacré-Cœur avant de partir pour les Saintes-Maries, l'émotion qui le submerge devant la Sainte Coiffe à Cahors. S'il se dit chrétien, ce n'est donc pas à la légère ni par posture : c'est un aveu. Cela ne fait pas de lui un évangéliste : il ne cherche à convertir personne, mais à partager « les choses de Dieu », à trouver l'unité, celle qui fait de nous des humains à la fois créateurs et créatures.

Car qui peut juger, en vérité, sinon Dieu ? Qui sait quel mal engendrera un bien, et quel bien engendrera un mal ? Joseph le dit à ses frères, qui l'avaient vendu : « Vais-je prendre la place de Dieu ? Vous aviez voulu me faire du mal, Dieu a voulu le changer en bien » (Genèse 50, 19-20). Et dans la parabole, le maître refuse qu'on arrache l'ivraie : « en enlevant l'ivraie, vous risquez d'arracher le blé en même temps. Laissez-les pousser ensemble jusqu'à la moisson » (Matthieu 13, 29-30).

Dans les moments très difficiles, face à l'adversité et au doute profond, il se répète comme un mantra : « je sais que je ne sais pas ». Cela le rassure, comme rassure le sage de se dire « je sais que je ne suis rien »10. Le « je ne sais pas » calme son ego ; le « je ne suis rien » lui permet de lâcher prise, de s'en remettre à Dieu. C'est son garde-fou.

Ni trop lâche, ni trop tendue

Sa vie spirituelle tient dans une tension qu'il ne cherche pas à résoudre. Le Bouddha l'enseignait au moine Sona, ancien joueur de luth : l'effort juste est celui de la corde ni trop lâche ni trop tendue11. Héraclite voyait dans l'harmonie un accord de tensions opposées, « comme pour l'arc et la lyre »12. Cette corde, il la vit aussi comme celle du funambule, tendue au-dessus du vide, où l'équilibre se refait à chaque pas.

Ses deux « bibles » sont à cette image. D'abord les aquarelles du Petit Prince, dont il dessinait le visage dans les marges de ses cahiers de collège, bien avant de peindre les siennes ; puis le texte, qu'il lit en regard des Évangiles. D'abord la vision, puis l'Histoire, comme la prophétie précède les faits. Instinctif, doué d'intuition, il se laisse guider par elle : l'intuition est inintelligible, et pourtant elle marque son chemin de vie. Le renard confie que « l'essentiel est invisible pour les yeux », et c'est son regard « avec le cœur » ; l'enfant enseigne l'adulte, et « celui qui se fera petit comme cet enfant, celui-là est le plus grand dans le royaume des Cieux » (Matthieu 18, 4) ; le roi qui règne sur rien fait face au seul Roi qu'il reconnaisse. L'anticonformiste se nourrit ainsi des deux livres les plus traduits au monde.

La même dualité traverse son rapport à l'Esprit. L'Esprit ne parle pas avec des mots : il « intercède pour nous par des gémissements inexprimables » (Romains 8, 26). Mais dans le trouble qu'il provoque, le malin trouve parfois prise ; d'où la nécessité d'« examiner les esprits » (1 Jean 4, 1), et la conscience d'avancer en funambule.

Elle traverse enfin son rapport aux autres. Il dérange, et l'on a essayé de lui coller l'étiquette de dérangé13. Il en sourit : il a l'allure de Don Quichotte, l'un des derniers chevaliers.

Notes

  1. Rosenthal et Jacobson, 1968 : des élèves désignés au hasard comme prometteurs ont davantage progressé que les autres, parce que leurs enseignants les regardaient autrement (« Pygmalion in the classroom », The Urban Review, 1968). ↩︎

  2. Les anthropologues l'ont nommé : l'« échange généralisé » de Claude Lévi-Strauss, la « réciprocité généralisée » de Marshall Sahlins, où le don ne revient pas directement mais circule. ↩︎

  3. Lettre à Benjamin Webb, 22 avril 1784. ↩︎

  4. Les billets en francs restaient échangeables dix ans après le passage à l'euro ; les billets retirés sont déchiquetés, puis incinérés avec valorisation énergétique (franceinfo ; Moneyvox). ↩︎

  5. La phrase circule sous le nom d'Einstein sans source connue ; selon l'enquête de Quote Investigator, elle ne lui a été attribuée que des années après sa mort (Guichet du savoir). ↩︎

  6. Émission 7 sur 7 ; Gainsbourg, imposé à 74 %, y dénonçait le « racket » de l'impôt (Sotheby's ; Europe 1). ↩︎

  7. Discours à la Consulta nationale anti-usure, 3 février 2018 (Vatican News). ↩︎

  8. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, V, 3. ↩︎

  9. « Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi » (Galates 2, 20). ↩︎

  10. La première formule résume Socrate, qui se jugeait plus sage que son interlocuteur parce qu'il ne croyait pas savoir ce qu'il ne savait pas (Platon, Apologie de Socrate, 21d). La seconde, Cyril l'a lue, en substance, dans Comme la lumière avec la flamme. Le bouddhisme du Tibet, textes du Dalaï-Lama (éditions du Rocher, 1997) ; elle rejoint l'enseignement bouddhiste du non-soi (anatta). ↩︎

  11. C'est la leçon que le Bouddha donne au moine Sona, ancien joueur de luth, pour qui l'effort juste est celui de la corde qui sonne (Sona Sutta, AN 6.55). ↩︎

  12. À la même époque que le Bouddha, en Grèce, Héraclite voit dans l'harmonie un accord de tensions opposées (fragment B51, cité par Hippolyte de Rome, Réfutation de toutes les hérésies, IX, 9). ↩︎

  13. En mars 2015, la dépêche reprise par la presse le dit « localement connu selon [le député], pour présenter des troubles mentaux » (Le JDD, 13 mars 2015) ; France Bleu titre sur un « détraqué » (13 mars 2015). Le jugement l'astreint à une obligation de soins, pour laquelle il obtient de choisir son médecin. Une expertise psychiatrique de six pages, rédigée ensuite après un quart d'heure d'entretien, le dépeint en dangereux paranoïaque ; quand on la lui lit à l'audience, il en rit. Comme ces « fous à cause du Christ » dont parle saint Paul : « Nous, nous sommes fous à cause du Christ, et vous, vous êtes raisonnables dans le Christ ; nous sommes faibles, et vous êtes forts ; vous êtes à l'honneur, et nous, dans le mépris » (1 Corinthiens 4, 10). ↩︎

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