L'injustice
Sommaire
Le tournage
L'injustice dont il parle commence en 2011, sur le tournage de Tom le cancre. Cyril y est photographe de plateau, et sa fille, alors âgée de 4 ans, est la plus jeune actrice du film. Il saisit l'administration du travail, qui lui répond le 20 juin 2012 (DIRECCTE de Paris) : un tournage à finalité commerciale ne peut reposer sur le bénévolat, les acteurs et techniciens « auraient dû être payés », et l'emploi d'enfants exige une autorisation. Sur cet avis, il s'oppose par écrit, le 17 août 2012, à l'exploitation de l'image de son enfant1. Le film n'en circule pas moins : en 2013, il est présenté en compétition internationale au Festival international du film d'amour de Mons, en Belgique, et la télévision locale en diffuse des extraits où apparaît sa fille2. Le conflit se prolonge pendant des années, jusque devant le juge aux affaires familiales, et pèse sur son mariage. Cyril le raconte sur ses blogs et dans deux vidéos intitulées « L'insurrection d'un papa »3.
La prunelle de ses yeux arrachée
Devant la justice familiale, les obstacles s'additionnent. Au printemps 2012, pendant son anargyre aux Saintes-Maries-de-la-Mer (voir L'argent, la dette, le don), la gendarmerie intervient deux fois. En avril, aux Saintes, pendant sa semaine de garde, une gendarme lui dit : « Vous ne pouvez pas garder votre enfant. » En mai, à Saint-Montan, avant même que sa femme ne dépose sa requête en divorce, une seconde intervention le sépare de sa fille, alors âgée de 5 ans, sans qu'aucune décision de justice l'ait ordonné. Son opposition écrite à l'exploitation de l'image de l'enfant, il l'a formulée en août 2012, quand il exerçait encore pleinement l'autorité parentale ; le film est pourtant projeté le 29 septembre 2012 à Pierrelatte, avant que le juge ne se prononce. En octobre 2012 seulement, le juge aux affaires familiales lui retire l'exercice de l'autorité parentale. Cyril y voit la charrue mise avant les bœufs : son opposition, selon lui, restait valable. Malgré des demandes répétées, il n'a jamais pu accéder au dossier de son affaire familiale. En juin 2013, quand un greffier lui répond que « le dossier est clôturé », il réagit dans un courriel par une question injurieuse ; il reconnaît avoir « mal réagi ». Poursuivi pour outrage, il est condamné en première instance, en février 2014, à un mois de prison avec sursis et cent heures de travail d'intérêt général. La loi ne le permettait pas : l'outrage à une personne chargée d'une mission de service public, comme un greffier, n'était puni que d'une amende, la prison étant réservée à l'outrage envers une personne dépositaire de l'autorité publique. Cyril le soutient lui-même devant la cour d'appel de Nîmes, qui annule le jugement pour cette raison en juin 2014 et le condamne à une amende : c'était « une question à mille euros ».
De toutes ces années de procédure, il garde une image : « La “justice” mettait comme des barbelés entre ma fille et moi. »
L'impunité
Selon Cyril, le député de l'Ardèche Pascal Terrasse, proche du réalisateur, avait lui-même fait la promotion du film. Le 25 mai 2014, jour des élections européennes, Cyril le filme alors qu'il vient voter à Saint-Montan4. Cyril avait affiché à l'entrée du bureau de vote, installé à l'école du village, un échange public qu'il avait eu avec lui sur Twitter au sujet du film ; le député l'a retiré : c'est la « boulette » de papier qu'il tient à la main au tout début de la vidéo. La confrontation tourne à l'altercation. Cyril dit avoir été agressé physiquement par le député ; la vidéo est publique, chacun peut en juger par lui-même. Quand il veut porter plainte, l'adjudant de gendarmerie qui s'est déplacé lui aurait répondu : « Vous avez de la chance que le député ne porte pas plainte. » Cyril y voit la marque d'une norme d'impunité5. Le nom même de son blog, Injusticiables, porte ce constat : il y a ceux que la justice atteint et ceux qu'elle n'atteint pas. Dans la description de la vidéo, il écrit : « Suite à cette confrontation, et face à l'impunité de l'élu : l'insurrection. »
L'insurrection
Le 12 mars 2015, en pleine campagne des élections départementales, une altercation physique l'oppose de nouveau à Pascal Terrasse, devant la mairie de Saint-Montan. Les versions divergent : la presse a repris celle du député ; Cyril a publié la sienne dans le même article de blog. Il ne s'en cache pas : dès sa garde à vue, il reconnaît avoir prémédité son geste, un acte assumé et non un coup de folie. Il ne revendique pas le geste lui-même, mais d'y avoir été réduit, par la force des choses, en refusant de se soumettre ; il l'écrivait le 8 avril 2015 : « Par ce coup de tête j'ai retrouvé un peu de dignité bien que ma dignité ne tienne pas à ce coup de boule »6. Après le coup, il crie : « La république maçonnique ploutocratique est morte ! »7 Le député s'en servira pour présenter l'agression comme dirigée contre le franc-maçon qu'il est. Ce jour-là, tout se mêle et se cristallise : son insurrection militante et intellectuelle, mûrie au fil des forums ; sa vie quotidienne avec sa fille détruite depuis le tournage ; et, face à lui, l'homme qui incarne à ses yeux la responsabilité de tout cela : celui qui fait la loi ; celui qui présidait, au moment du tournage, le conseil général chargé de la protection de l'enfance, avant d'en démissionner8 ; celui enfin qui avait le premier porté la confrontation sur le terrain physique, le jour des européennes de 2014. Il a appris depuis la valeur d'un principe : « quoi qu'il arrive, ne pas en faire une affaire personnelle »9. Selon lui, cette insurrection met fin au rôle de bouc émissaire qu'il tenait au village depuis le tournage : il était le seul parent à s'opposer au travail non déclaré des enfants face à une production de cinéma prestigieuse. Il savait, en agissant, ne pas être le seul à éprouver cette exaspération envers ceux qui gouvernent sans rendre de comptes : « je n'approuve pas… mais il y a quand même des baffes qui se perdent », répondra en 2017 l'essayiste Philippe Pascot au député lui-même, lors d'un débat télévisé10. Il agissait à l'exemple de la sainte colère du Christ chassant les marchands du Temple, qui « fit un fouet avec des cordes » (Jean 2, 15). Il en a payé le prix, et cherche aujourd'hui d'autres armes : l'écrit et le don. Après dix-sept heures de garde à vue et quatre nuits de détention provisoire à la maison d'arrêt de Privas, il comparaît sans avocat. L'affaire fait parler, dans la presse, à la télévision et jusqu'en prison : le matin même de l'audience, il trouve dans sa cellule d'arrivant l'article du Dauphiné libéré qui énumère les soutiens du député, ce qu'il vit comme une pression. René Forney, un autre père en lutte avec l'institution judiciaire, a transmis au tribunal la vidéo du 25 mai 2014 ; le tribunal refuse de la montrer à l'audience, devant le public présent11. Elle reste en ligne : le lecteur peut aujourd'hui la regarder12. Le 17 mars 2015, le tribunal correctionnel de Privas le condamne à huit mois d'emprisonnement, dont quatre avec sursis et mise à l'épreuve ; les quatre mois ferme sont déclarés aménageables, sans maintien en détention13. Laissé libre le soir même, veille de la Saint-Cyrille, il cherche à obtenir cet aménagement, mais il ne l'obtiendra pas. Environ sept mois plus tard, à l'automne 2015, alors qu'il travaille à la récolte des châtaignes, il est incarcéré : environ deux mois à la maison d'arrêt de Privas, puis deux mois au centre pénitentiaire de Valence.
Entre-temps, le 17 juin 2015, le film sort, hors des salles de cinéma : Manuel Pradal choisit de le faire projeter dans des lieux alternatifs (murs de villages, salles des fêtes, chez des particuliers), avec l'aide de bénévoles et l'objectif de mille villages, afin de « valoriser le cinéma amateur »14. Présenté comme un « exercice de création » associatif, le film sort ainsi comme du cinéma amateur, alors qu'il est aussi proposé à l'étranger par un vendeur international15.
Ce qui lui a donné le courage d'agir à ce moment-là, dit-il, c'est l'amour qu'il porte à sa fille et la volonté de la protéger ; mais c'est un ensemble de choses qui l'a poussé à l'insurrection. Il en a « payé le prix », et c'est de là qu'il date son anarchisme.
La prison
En prison, il continue de dessiner. Lors d'un atelier de rédaction de CV à Privas, où il se présente avec humour comme anarchiste, il réalise un croquis qu'une revue universitaire reprendra ensuite. Ses croquis de la vie carcérale, publiés en 201616, montrent ce que la photographie ne peut pas montrer : les détenus en activité, le passage de la vieille maison d'arrêt de Privas au nouveau centre pénitentiaire de Valence. Depuis la prison, il écrit aussi à sa fille, alors âgée de 8 ans, une lettre qu'il publiera en 201617 : il y explique ce qu'est un échange qui n'est pas marchand. En l'écrivant, dit-il, c'était comme rédiger un testament philosophique pour son enfant.
Il ne se pose pas pour autant en simple victime. Provocateur, il se demande parfois s'il n'a pas lui-même provoqué cette situation : avait-il besoin de cette expérience pour vérifier, de l'intérieur, les tromperies de son époque ? On prête à George Orwell une phrase qui lui va : « En des temps de tromperie universelle, dire la vérité devient un acte révolutionnaire »18.
Notes
En janvier 2013, la DIRECCTE de l'Ardèche confirmera qu'aucune demande d'autorisation d'emploi d'enfants n'avait été déposée pour le tournage, et qu'aucune régularisation n'était possible. ↩︎
Reportage de TéléMB (2013). ↩︎
Blogs Tom le cancre et Injusticiables ; vidéos « L'insurrection d'un papa » (1, 2). ↩︎
« Le député Terrasse vote aux européennes à Saint-Montan », vidéo du 25 mai 2014. ↩︎
Selon son propre récit, publié le 8 avril 2015 sur Injusticiables (partie « Comment taire ? »). ↩︎
Pascal Terrasse démissionne de la présidence du conseil général de l'Ardèche le 3 décembre 2012, pour se conformer au non-cumul des mandats (France 3, 3 décembre 2012) ; élu conseiller départemental du canton de Bourg-Saint-Andéol en mars 2015, il quitte aussi ce mandat en décembre 2024 (France Bleu, 16 décembre 2024). ↩︎
Le deuxième des « quatre accords toltèques » de Miguel Ruiz (Les Quatre Accords toltèques, 1997) : « Quoi qu'il arrive, n'en faites pas une affaire personnelle. » ↩︎
Philippe Pascot sur i24NEWS, 6 septembre 2017 : « le fait que des élus soient agressés […] je suis vraiment désolé, étant plutôt du côté du peuple… je n'approuve pas… mais il y a quand même des baffes qui se perdent ». Interrompu par la journaliste, il précise : « je ne soutiens pas la violence », « je dis qu'il y a des baffes qui se perdent […] j'ai pas dit qu'il fallait les donner ». ↩︎
« Insurrection », récit de Cyril (2015). ↩︎
« Le député Terrasse vote aux européennes à Saint-Montan », vidéo du 25 mai 2014. ↩︎
Le Dauphiné libéré, 18 mars 2015, reproduit sur injusticiables.wordpress.com. ↩︎
« Manuel Pradal prend le maquis », Le JDD, 14 juin 2015 ; Tom le cancre sur UniFrance. ↩︎
Reel Suspects (fiche Unifrance). ↩︎
Prison et vie carcérale à la maison d'arrêt de Privas, Flickr, 7 janvier 2016. ↩︎
« De la prison, une lettre à ma fille », 9 mai 2016. ↩︎
Phrase attribuée à Orwell depuis les années 1980, mais introuvable dans son œuvre. Dans 1984 (1949), le slogan du Parti dit en revanche : « Who controls the past controls the future: who controls the present controls the past » (« Qui contrôle le passé contrôle l'avenir ; qui contrôle le présent contrôle le passé », notre traduction). ↩︎
