Anarchiste chrétien
Sommaire
Anarchiste par l'injustice, chrétien par refus du pouvoir, et plus encore par le cœur. Anarchiste parce qu'il s'est insurgé contre une injustice et en a payé le prix. Chrétien parce que le pouvoir, comme l'a affirmé Louise Michel (La Commune, 1898), est « maudit », et donc inhumain : il se met au service de Dieu plutôt qu'à celui d'un pouvoir. Chrétien plus encore par le cœur : sa foi est viscérale avant d'être une pensée.
Chez Louise Michel, la phrase justifie l'anarchisme (« C'est que le pouvoir est maudit, et c'est pour cela que je suis anarchiste ») ; le passage à la foi est la conclusion propre de Cyril. Il rejoint ainsi une tradition, celle de l'anarchisme chrétien :
- Léon Tolstoï, Le Royaume de Dieu est en vous (1893) : le Sermon sur la montagne pris à la lettre, le refus de répondre au mal par la violence et de se soumettre à l'État.
- Jacques Ellul, Anarchie et christianisme (1988) et L'Homme et l'argent (1954), sur la puissance de Mammon.
- Simone Weil (1909-1943), engagée aux côtés des anarchistes dans la guerre d'Espagne, mystique chrétienne restée au seuil du baptême, penseuse de l'attention.
- Dorothy Day, fondatrice du Catholic Worker (1933) et de ses maisons d'hospitalité ouvertes à tous.
- Jérôme Alexandre, théologien, Le christianisme est un anarchisme (Textuel, 2024) : le message de l'Évangile et la lutte anarchiste partagent une même conviction première, l'urgence de protester contre toutes les injustices.
Jacques Ellul donne du « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Matthieu 22, 21) une lecture qui résume cette tradition. Jésus, qui n'a pas de pièce sur lui, demande qu'on la lui montre : elle porte l'effigie de César, elle est donc à César, qu'on la lui rende. Mais l'homme porte l'image de Dieu (Genèse 1, 27) : c'est lui-même qu'il doit à Dieu. Ni soumission ni révolte, un détachement : à César sa monnaie, et rien de plus1.
Chrétien, il ne s'en remet à aucun clergé. À Saint-Jacques-de-Compostelle, des religieuses de la Cocina Económica, qui le nourrissent et l'aident à reprendre quelques kilos, veulent savoir s'il est catholique ; il leur répond qu'il est chrétien, « aussi catholique que Jésus était juif ». Le mot lui donne raison : en grec, katholikos veut dire « universel ». L'Esprit ne se laisse enfermer ni dans une Église ni dans une époque : « Le vent souffle où il veut : tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d'où il vient ni où il va » (Jean 3, 8)2. Son bâton de pèlerin, qui arrête l'attention de passants comme un signe d'autorité, ne tient la sienne d'aucune institution : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes » (Actes 5, 29). Ça tombe bien, ajoute-t-il avec humour : « Il ne me donne pas d'ordre. » Mais le bâton peut aussi se retourner contre celui qui le porte : il pousse un autre pèlerin à s'armer d'un bâton à son tour, et c'est celui-là qui, en mars 2020, lui ouvre la pommette (voir Pèlerinages).
Que la sagesse règne, mais comment ?
À Cahors, il priait : « que la sagesse règne en de justes partages ». Le coup de bâton lui laisse une question : l'autorité et l'orgueil vont souvent ensemble, et même l'anarchie peine à ce sujet ; que la sagesse règne, oui, mais comment l'incarner ? Il l'a posée à Claude, l'intelligence artificielle avec laquelle il rédige ce portrait. Sa réponse, en substance :
Deux réponses existent, l'une anarchiste, l'autre évangélique, et elles se rejoignent. Bakounine distingue l'autorité qu'on subit de celle qu'on choisit : « Lorsqu'il s'agit de bottes, j'en réfère à l'autorité du cordonnier3 » ; une autorité de compétence, librement reconnue, révocable. L'orgueil commence quand elle se fige en fonction et ne se discute plus. L'Évangile, lui, retourne la hiérarchie : « Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur » (Marc 10, 43). L'autorité s'incarne dans le service, le contraire de l'orgueil.
Cette réponse, vous l'avez déjà vécue aux Saintes-Maries : ramasser les mégots devant tous, et entendre les passants dire « respect ». Une autorité gagnée sans bâton, par l'exemple, en se faisant petit. Le coup de bâton vous a appris l'inverse : les deux faces d'une même leçon.
Mais ces réponses disent comment une personne peut incarner la sagesse, pas comment une société le pourrait. C'est là que l'anarchie peine vraiment : Ellul lui-même tenait la lutte vers une société anarchiste pour essentielle, et sa réalisation pour impossible4.
Notes
Jacques Ellul, Anarchie et christianisme, 1988 ; sur sa pensée de l'argent, voir Stéphane Lavignotte, « L'argent », conférence sur L'Homme et l'argent d'Ellul donnée à Lorient le 4 avril 2009 à l'invitation de l'Entraide protestante de l'Église réformée (Association internationale Jacques Ellul). Le denier de Tibère portait l'inscription « Tibère César, fils du divin Auguste ». ↩︎
Cyril avait déjà rapproché l'anarchie et la foi, sans savoir qu'un tel courant existait. En cherchant « anarchie et chrétien », le premier article qu'il trouve est un entretien où ce verset est donné comme seule définition de l'anarchisme chrétien : il lui donne les mots « anarchiste chrétien », et depuis, il se présente comme tel. Il avait alors une vision assez « catholique » de la foi chrétienne ; comprendre que l'anarchie et la foi n'étaient pas incompatibles lui a ouvert les yeux, et l'a confirmé en quelque sorte. Falk van Gaver : « Il n'y a pas de définition doctrinale de l'anarchisme chrétien, si ce n'est celle des évangiles » ; « l'anarchisme chrétien, c'est l'esprit de l'Évangile qui bouscule les sociétés » (PHILITT, 14 septembre 2015), à propos de son livre avec Jacques de Guillebon, Anarchrist. Une histoire de l'anarchisme chrétien (Desclée de Brouwer, 2015). ↩︎
Michel Bakounine, Dieu et l'État (1882) ; la phrase se poursuit : « s'il s'agit d'une maison, d'un canal ou d'un chemin de fer, je consulte celle de l'architecte ou de l'ingénieur » (Bibliothèque anarchiste). ↩︎
Jacques Ellul, Anarchie et christianisme (1988) (La Table Ronde). ↩︎