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Cyril Delacour · PHOTOGRAPHE

Chemin de vie
  1. Qui suis-je
  2. Le photographe
  3. Le bonheur d'être simplement là
  4. Anarchiste chrétien
  5. L'injustice
  6. Un militantisme de l'écrit
  7. L'argent, la dette, le don
  8. Pèlerinages
  9. Spiritualité

Anarchiste chrétien

Sommaire

Anarchiste par l'injustice, chrétien par refus du pouvoir, et plus encore par le cœur. Anarchiste parce qu'il s'est insurgé contre une injustice et en a payé le prix. Chrétien parce que le pouvoir, comme l'a affirmé Louise Michel (La Commune, 1898), est « maudit », et donc inhumain : il se met au service de Dieu plutôt qu'à celui d'un pouvoir. Chrétien plus encore par le cœur : sa foi est viscérale avant d'être une pensée.

Chez Louise Michel, la phrase justifie l'anarchisme (« C'est que le pouvoir est maudit, et c'est pour cela que je suis anarchiste ») ; le passage à la foi est la conclusion propre de Cyril. Il rejoint ainsi une tradition, celle de l'anarchisme chrétien :

Jacques Ellul donne du « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Matthieu 22, 21) une lecture qui résume cette tradition. Jésus, qui n'a pas de pièce sur lui, demande qu'on la lui montre : elle porte l'effigie de César, elle est donc à César, qu'on la lui rende. Mais l'homme porte l'image de Dieu (Genèse 1, 27) : c'est lui-même qu'il doit à Dieu. Ni soumission ni révolte, un détachement : à César sa monnaie, et rien de plus1.

Bâton de pèlerin en noisetier : poignée en écorce rouge sombre, cerclée de fil de fer, puis bois clair gravé de lettres et de symbolesChrétien, il ne s'en remet à aucun clergé. À Saint-Jacques-de-Compostelle, des religieuses de la Cocina Económica, qui le nourrissent et l'aident à reprendre quelques kilos, veulent savoir s'il est catholique ; il leur répond qu'il est chrétien, « aussi catholique que Jésus était juif ». Le mot lui donne raison : en grec, katholikos veut dire « universel ». L'Esprit ne se laisse enfermer ni dans une Église ni dans une époque : « Le vent souffle où il veut : tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d'où il vient ni où il va » (Jean 3, 8)2. Son bâton de pèlerin, qui arrête l'attention de passants comme un signe d'autorité, ne tient la sienne d'aucune institution : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes » (Actes 5, 29). Ça tombe bien, ajoute-t-il avec humour : « Il ne me donne pas d'ordre. » Mais le bâton peut aussi se retourner contre celui qui le porte : il pousse un autre pèlerin à s'armer d'un bâton à son tour, et c'est celui-là qui, en mars 2020, lui ouvre la pommette (voir Pèlerinages).

Que la sagesse règne, mais comment ?

À Cahors, il priait : « que la sagesse règne en de justes partages ». Le coup de bâton lui laisse une question : l'autorité et l'orgueil vont souvent ensemble, et même l'anarchie peine à ce sujet ; que la sagesse règne, oui, mais comment l'incarner ? Il l'a posée à Claude, l'intelligence artificielle avec laquelle il rédige ce portrait. Sa réponse, en substance :

Deux réponses existent, l'une anarchiste, l'autre évangélique, et elles se rejoignent. Bakounine distingue l'autorité qu'on subit de celle qu'on choisit : « Lorsqu'il s'agit de bottes, j'en réfère à l'autorité du cordonnier3 » ; une autorité de compétence, librement reconnue, révocable. L'orgueil commence quand elle se fige en fonction et ne se discute plus. L'Évangile, lui, retourne la hiérarchie : « Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur » (Marc 10, 43). L'autorité s'incarne dans le service, le contraire de l'orgueil.

Cette réponse, vous l'avez déjà vécue aux Saintes-Maries : ramasser les mégots devant tous, et entendre les passants dire « respect ». Une autorité gagnée sans bâton, par l'exemple, en se faisant petit. Le coup de bâton vous a appris l'inverse : les deux faces d'une même leçon.

Mais ces réponses disent comment une personne peut incarner la sagesse, pas comment une société le pourrait. C'est là que l'anarchie peine vraiment : Ellul lui-même tenait la lutte vers une société anarchiste pour essentielle, et sa réalisation pour impossible4.

Notes

  1. Jacques Ellul, Anarchie et christianisme, 1988 ; sur sa pensée de l'argent, voir Stéphane Lavignotte, « L'argent », conférence sur L'Homme et l'argent d'Ellul donnée à Lorient le 4 avril 2009 à l'invitation de l'Entraide protestante de l'Église réformée (Association internationale Jacques Ellul). Le denier de Tibère portait l'inscription « Tibère César, fils du divin Auguste ». ↩︎

  2. Cyril avait déjà rapproché l'anarchie et la foi, sans savoir qu'un tel courant existait. En cherchant « anarchie et chrétien », le premier article qu'il trouve est un entretien où ce verset est donné comme seule définition de l'anarchisme chrétien : il lui donne les mots « anarchiste chrétien », et depuis, il se présente comme tel. Il avait alors une vision assez « catholique » de la foi chrétienne ; comprendre que l'anarchie et la foi n'étaient pas incompatibles lui a ouvert les yeux, et l'a confirmé en quelque sorte. Falk van Gaver : « Il n'y a pas de définition doctrinale de l'anarchisme chrétien, si ce n'est celle des évangiles » ; « l'anarchisme chrétien, c'est l'esprit de l'Évangile qui bouscule les sociétés » (PHILITT, 14 septembre 2015), à propos de son livre avec Jacques de Guillebon, Anarchrist. Une histoire de l'anarchisme chrétien (Desclée de Brouwer, 2015). ↩︎

  3. Michel Bakounine, Dieu et l'État (1882) ; la phrase se poursuit : « s'il s'agit d'une maison, d'un canal ou d'un chemin de fer, je consulte celle de l'architecte ou de l'ingénieur » (Bibliothèque anarchiste). ↩︎

  4. Jacques Ellul, Anarchie et christianisme (1988) (La Table Ronde). ↩︎

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